L’Élimination de Rithy Panh - avec Christophe Bataille
« J'étais
sans famille. J'étais sans nom. J'étais sans visage. Ainsi j'étais
vivant, car je n'étais plus rien. »
(page
83 dans l'édition Le Livre de Poche)
Auteur :
Rithy Panh, avec Christophe Bataille
Genre :
roman autobiographique et témoignage
historique
Parution :
2011
L'édition
que j'ai choisie : Le Livre de Poche
Prix :
Prix
Joseph Kessel, Prix Aujourd’hui, Prix essai France Télévisions,
Grand prix des lectrices de ELLE, Grand prix SGDL de l’essai.
Résumé
(de l'édition) :
« À
treize ans, je perds toute ma famille en quelques semaines. Mon grand
frère, parti seul à pied vers notre maison de Phnom Penh. Mon
beau-frère médecin, exécuté au bord de la route. Mon père, qui
décide de ne plus s’alimenter. Ma mère, qui s’allonge à
l’hôpital de Mong, dans le lit où vient de mourir une de ses
filles. Mes nièces et neveux. Tous emportés par la cruauté et la
folie khmères rouges. J’étais sans famille. J’étais sans nom.
J’étais sans visage. Ainsi je suis resté vivant, car je n’étais
plus rien. » Trente ans après, l’enfant, devenu cinéaste,
décide de questionner un des responsables de ce génocide : Duch,
qui n’est ni un homme banal ni un démon, mais un organisateur
éduqué, un bourreau qui parle, oublie, ment, explique, travaille à
sa légende.
L’Élimination
est le récit de cette confrontation hors du commun. Il a été
traduit dans de nombreux pays.
Avis :
Il
s'agit là en effet d'un livre « hors du commun ».
D'abord par la manière dont est traité ce sujet très dur, celui
du « génocide » cambodgien. En effet, trois points de
vue sont employés pour nous faire comprendre les atrocités commises
par les Khmers rouges : celui d'un Rithy Panh enfant qui vit le
génocide, celui de Rithy Panh adulte et cinéaste qui tente de
comprendre, et bien sûr celui du régime par l'intermédiaire de
slogans et des réponses hésitantes de Duch. Le mélange de ces
trois visions permet de montrer l'hypocrisie et le paradoxe du régime
khmer.
Une
autre spécificité du texte est la tonalité : loin d'être
dans le pathos, ce qui serait compréhensible, notamment
lorsqu'on a le point de vue de Rithy Panh enfant, on a surtout un ton
que j'ai perçu comme distant, comme si la distance en terme de temps
(trente-cinq ans) avec l’événement permettait une certaine
distance émotionnelle, malgré des souvenirs très précis. On
comprend que ses atroces souvenirs le hantent, qu'il a vécu
l'innommable, qu'il a souffert, que sa situation était pathétique
(au sens littéraire), et pourtant le texte, dur, rejette ce
pathétique. Il s'agit d'une vérité toute nue, sans lamentations.
Il a pour but principal d'informer, de faire comprendre, de faire
réagir le lecteur, et non pas de l'émouvoir. Je pense que c'est
cela qu'il veut signifie lorsqu'il dit : « A ceux qui ont
fui à temps, à ceux qui ont échappé aux Khmers rouges, à ceux
qui ont oublié, ou qui ne veulent pas voir, je donne ces images :
qu'ils puissent voir ; qu'ils voient. »
Aux
slogans durs et autoritaires des Khmers rouges, qui ne visent que
l'efficacité, se heurte le récit calme de Rithy Panh, qui n'est pas
de l'insensibilité, mais plutôt le résultat d'une longue
méditation sur les crimes khmers. Rithy Panh nous montre les images
de son enfance, dures et cruelles, pour rétablir une vérité, ou
plutôt la seule vérité, la Vérité historique : ce que
furent les crimes des khmers rouges. C'est donc pour moi un livre
très important, un témoignage sincère et sans ornementations
pathétiques ou stylistiques ; c'est d'ailleurs ce qui a déçu
certains lecteurs qui n'y ont vu qu'un récit totalement impersonnel.
Vous aurez sûrement compris que je suis loin de partager cette
opinion, et que cette lecture m'a beaucoup remuée. Il m'a également
fait réfléchir sur beaucoup de choses. Par exemple sur ce qu'est un
Homme. Duch, avec son esprit manipulateur, sa cruauté et son
insensibilité, est-il un homme ? Peut-on déshumaniser des
Hommes comme l'ont tenté de faire les Khmers rouges ? Rithy
Panh dit qu'on ne peut « s'autoriser à humaniser ni à
déshumaniser personne. » Mais la question nécessite selon moi
tout de même réflexion.
Une
chose est sûre, si vous lisez ce livre, que vous en appréciez
l'écriture ou non, vous n'en sortirez pas indemne !
Pour
aller plus loin :
Pour
comprendre la démarche de Rithy Panh, il faut regarder un de ses
films. Vous avez un grand choix. Personnellement, j'ai vu L'image
manquante, dont j'ai d'ailleurs fait une critique (le texte
du film constitue un livre), et je ne peux que vous conseiller de le
regarder.
Et
vous ?
Avez-vous
lu ce livre ? Qu'en pensez-vous ? Que pensez-vous de cette
« distance émotionnelle » qui en a rebuté plus d'un ?
Quel(s)
livre(s) lisez-vous en ce moment ?







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