Cela
fait bien longtemps que je n'ai pas écrit sur ce blog. Et pour
cause, je viens de finir ma deuxième année de prépa B/L, une
formation à laquelle j'ai dû consacrer beaucoup, beaucoup de
temps ! La période de confinement, aussi pénible soit-elle, m'a permis cependant de reprendre la plume...
Drôle
de titre pour une reprise, n'est-ce pas ? Baudelaire est-il
vraiment en danger ? Certainement pas. Cependant, j'ai revu une
vidéo il y a peu sur YouTube, et je ne vous cache pas mon étonnement
quand j'ai vu Christophe André critiquer Les Fleurs du Mal
sur le plateau de La Grande Librairie (la vidéo date d'il y a quatre
ans et se trouve sur leur chaîne). Son « problème avec
Baudelaire » est proportionnel à son « adulation ».
En effet, M. André a été choqué après qu'un ami américain lui a
cité Baudelaire comme l'un des plus grands poètes de France. Et pourtant, je
trouve qu'il est l'un de nos plus grands poètes... D'où cette
défense des Fleurs du Mal de Baudelaire !
Bien
sûr, on pourrait avancer l'argument relativiste : des goûts et
des couleurs, on ne discute pas. Et pour être honnête, je suis
plutôt d'accord avec ce proverbe, dans la mesure où, même s'il
existait une norme du goût (De la norme du goût, David
Hume), elle serait extrêmement difficile à trouver puisqu'il
faudrait de « bons juges » pour la révéler au travers
d’œuvres canoniques. Pour faire court et en reprenant la
terminologie humienne, je peine à croire qu'il faille avoir un état
sain (organes sensoriels qui fonctionnent parfaitement), une
délicatesse (pour discerner les qualités les plus subtiles), une
longue pratique (pour comparer les œuvres), une absence totale de
préjugés, un bon sens (pour « discerner les qualités de
forme et de raisonnement »), pour apprécier correctement la
valeur artistique d'une œuvre, si jamais cela est possible. Mais
alors, pourquoi prendre la défense de Baudelaire ? Eh bien,
parce que Baudelaire est moderne, il a fait progresser la
littérature. Il a rempli plus que sa simple part d'auteur. Il n'a
pas seulement « augmenter » (auteur vient du mot latin
augere, augmenter) numériquement le nombre d’œuvres
littéraires, il a apporté de la nouveauté, il a ouvert « des
horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière »
(Chateaubriand définit ainsi les grands auteurs dans ses Mémoires
d'Outre-tombe). La nouveauté n'est néanmoins pas forcément un
renouveau du style ; Christophe André se plaint d'ailleurs de
son style pompeux déjà démodé pour l'époque. Ce sont les sujets,
les thèmes, qui sont nouveaux. Le procès des Fleurs du Mal
montre déjà à quel point les poèmes étaient subversifs à
l'époque. Mais je vais revenir sur un poème certainement moins
connu que ceux censurés, et qui montre comment Baudelaire exerce son
métier de poète. Ce poème, c'est celui qui ouvre les « Tableaux
Parisiens » (1861) : « Paysage ». Le voici :
Je
veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du
ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers écouter en
rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux
mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l’atelier qui
chante et qui bavarde;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la
cité,
Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.
II
est doux, à travers les brumes, de voir naître
L’étoile dans
l’azur, la lampe à la fenêtre
Les fleuves de charbon monter au
firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai
les printemps, les étés, les automnes;
Et quand viendra l’hiver
aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et
volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je
rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d’eau
pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant
soir et matin,
Et tout ce que l’Idylle a de plus
enfantin.
L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne
fera pas lever mon front de mon pupitre;
Car je serai plongé dans
cette volupté
D’évoquer le Printemps avec ma volonté,
De
tirer un soleil de mon cœur, et de faire
De mes pensers brûlants
une tiède atmosphère.
Selon
ce poème, le poète est d'abord happé par le paysage, il l'étudie,
comme dans un rêve qu'il ne contrôle pas. Il est passif devant ce
paysage animé, qui mobilise et la vue et l'ouïe. Puis le poète
s'implique dans le paysage alors que celui-ci se métamorphose :
avec l'apparition du toucher (« doux »), le poète entre
dans le paysage, et il peut le reproduire, comme s'il avait cerné
l'idée même du paysage, qui subit éternellement le cycle des
saisons. Ainsi quand vient l'hiver, le poète peut se replier tandis
que le paysage estival disparaît. Et c'est à ce moment du poème
que l'on constate que Baudelaire travaille beaucoup, il
est comme l'albatros en exil, il doit mettre beaucoup de volonté
et de lui-même pour « tirer un soleil de [son] cœur »,
et créer un poème manifestant cette atmosphère qu'il a connu.
Baudelaire est un grand poète, parce qu'il a pu créer à partir de
sujets inédits, comme ces paysages qui n'étaient pas jugés dignes
de la poésie à son époque, c'est-à-dire les paysages urbains, en
particulier ici, Paris. Peut-être Christophe André est-il si
exaspéré par le mythe du poète maudit qu'entretient Baudelaire
parce qu'il ne voit pas le travail que cela lui a demandé de créer
ce recueil qui, s'il ne parvient pas à susciter un sentiment de
beauté chez vous (par opposition au jugement, selon Hume), vous aura
convaincu de son apport à la littérature par son innovation et son
côté visionnaire, puisqu'on pourrait dire qu'il a par exemple
ouvert la voie bien plus tard à Francis Ponge et son Parti pris
des choses. C'est finalement la même démarche : prendre
pour sujets des choses jugées antérieurement indignes de la poésie.
Voilà
pourquoi il me semble légitime de vouloir défendre Baudelaire comme
grand poète français, capable de manifester aussi bien la dualité
de l'homme moderne, entre élévation spirituelle et compromission
dans le vice, que des paysages urbains.
Et
vous ?
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lu Les Fleurs du Mal ? Qu'en pensez-vous ?
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