Dans la nuit calme, la mésange dort. A l'aurore, elle s'en ira. Mais pour lors, on voit éclore, un sémaphore. Un puits de flammes s'esquisse, au fond des abysses. C'est un petit point rouille dans le lointain immobile. Soudain d'un coup sonore, un jet de feu : éruption de lumière, dans le ciel d'encre. Un vieil homme, installé sur son tapis d'étincelles, rallume les soleils, au milieu des ténèbres. Du bout de ses doigts, qu'il agite magiques, s'enfuient des lueurs, privées de crépuscule, en recherche d'un cœur. Un cœur de barbare, un cœur brutal, qui bat de perfidie, pernicieuse tempête. Les éclairs visionnaires se jettent dans un homme, au cœur de fer. Le sang enflammé, enivré de cramé, il se réveille. Au bord du lit, au bord des larmes, ne sachant plus pourquoi il dort, pourquoi il vit, il regarde ses mains. Pour la première fois depuis longtemps, il pleure. Invisible jusqu'alors, son étoile du soir, sa promise, sa mémoire, lui redonne l'espoir. Tandis que les oiseaux rêvent encore, dans les temples d'Angkor, le marchand de sommeils brodés d'or, s'en va avant l'aurore, tranquille... Il laisse glisser, de ses doigts sabliers, un étrange héritage : un parapluie troué. L'homme au cœur percé, s'empare du présent désemparé. Avant de se recoucher, il allume une lanterne, pour observer l'objet. Sous ses yeux ébahis, prend ainsi vie, un photophore. Il éteint son trésor, et puis ferme les yeux, serein. Dans la nuit calme, la mésange dort.




Auteur : Samuel Becket (1906 - 1989)
Genre : théâtre (absurde)
Parution : 1952
Édition : Les éditions de minuit
Résumé :
Comment résumer ce texte si singulier ? Deux personnages, Vladimir et Estragon, attendent Godot, dont on ne sait rien... Godot ne vient jamais. Les personnages dépérissent, il ne se passe quasiment rien. Mais quelle peut être la signification d'une telle pièce ? Beckett a « voulu dire ce [qu'il a] voulu dire ». Voyons ce que l'on peut en tirer...

Avis (ou plutôt réflexions sur le texte) :
Samuel Beckett est un Dublinois qui s'installe à Paris en 1928 en tant que lecteur d'anglais à l’École normale supérieure d'Ulm. En mal d'inspiration au milieu d'un roman, il écrit En attendant Godot et accède par ce biais à la notoriété... Incroyable, n'est-ce pas ? Mais qu'est-ce qui a bien pu plaire aux lecteurs ?
Plongée dans la lecture du texte, j'étais très perplexe. Il ne se passe rien ou presque (une rencontre et une chaussure perdue...), les personnages sont décrépis : Estragon n'a pas de mémoire, Pozzo devient aveugle, Lucky n'est quasiment plus humain... Et que dire du lieu ? Il n'y a qu'un arbre. Estragon résume très bien le paysage à l'Acte II : « Qu'est-ce qu'il y a à reconnaître ? J'ai tiré ma roulure de vie au milieu des sables ! Et tu veux que j'y vois des nuances ? » Le temps ne s'écoule pas, l'Acte II répète à quelques infimes différences près l'Acte I, et seul Vladimir semble se rappeler les faits. Mais une fois qu'on pose le livre, on se rend finalement compte du défi littéraire que cela représente. Imaginez qu'on vous demande d'écrire une pièce avec des personnages fatigués, sans action, sans dénouement, sans lieu ni temps qui s'écoule... On comprend alors mieux le succès de la pièce, finalement très avant-gardiste, et qui interroge les conditions de possibilité du théâtre. Peut-être fût-ce en partie une raison pour laquelle on décernât à Beckett le Prix Nobel de la littérature en 1969.
Mon personnage préféré, c'est Godot. Godot qu'on ne voit jamais, et dont on ne sait rien, sinon qu'il bat un petit garçon, mais qu'il les nourrit lui et son frère (acte I), qu'il ne fait rien et qu'il a une barbe blanche (acte II). C'est le personnage le plus intrigant de la pièce. Est-ce Dieu (God, en anglais) ? Certainement pas, ce serait trop évident, un deus absconditus (dieu caché), ou alors un deus ex machina qui n'apparaît jamais, ce qui serait un comble. Ou est-ce juste un personnage-prétexte de la pièce, dont le nom est inspiré des mots « godillot » et « godasse » selon les dires de l'auteur (il est d'ailleurs beaucoup question de chaussure dans cette pièce) ? Finalement, s'il y a une intrigue dans cette pièce, c'est bien l'identité de Godot.
Enfin, quelle interprétation donner à En attendant Godot ? Est-ce une interrogation angoissée sur le sens de la vie ? Où est-ce si absurde que c'en est comique ? Alain Badiou déclare dans Beckett, l'increvable désir : « Il faut jouer Beckett dans la plus intense drôlerie. » Donc faire fi de tout le pathétique, la métaphysique et les interrogations sur la condition humaine auxquels on associe fréquemment les œuvres absurdes. Prendre l'absurde pour ce qu'il est, c'est-à-dire une œuvre dénuée de sens, ne me paraît pas déraisonnable.
« Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous » a un jour écrit Kafka, un autre maître de l'absurde, dans l'une de ses correspondances. Eh bien ce livre est particulièrement tranchant, et tant mieux selon moi ! Il faut bien des livres décapants, qui se jouent des règles et déjouent les attentes, pour faire progresser la littérature. C'est certainement ce qui en fait de grands classiques.


Et vous ?
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En attendant Godot

by on 15:57
Auteur :  Samuel Becket (1906 - 1989) Genre :  théâtre (absurde) Parution :  1952 Édition :  Les éditions de minuit Résu...



Cela fait bien longtemps que je n'ai pas écrit sur ce blog. Et pour cause, je viens de finir ma deuxième année de prépa B/L, une formation à laquelle j'ai dû consacrer beaucoup, beaucoup de temps ! La période de confinement, aussi pénible soit-elle, m'a permis cependant de reprendre la plume...
Drôle de titre pour une reprise, n'est-ce pas ? Baudelaire est-il vraiment en danger ? Certainement pas. Cependant, j'ai revu une vidéo il y a peu sur YouTube, et je ne vous cache pas mon étonnement quand j'ai vu Christophe André critiquer Les Fleurs du Mal sur le plateau de La Grande Librairie (la vidéo date d'il y a quatre ans et se trouve sur leur chaîne). Son « problème avec Baudelaire » est proportionnel à son « adulation ». En effet, M. André a été choqué après qu'un ami américain lui a cité Baudelaire comme l'un des plus grands poètes de France. Et pourtant, je trouve qu'il est l'un de nos plus grands poètes... D'où cette défense des Fleurs du Mal de Baudelaire !

Bien sûr, on pourrait avancer l'argument relativiste : des goûts et des couleurs, on ne discute pas. Et pour être honnête, je suis plutôt d'accord avec ce proverbe, dans la mesure où, même s'il existait une norme du goût (De la norme du goût, David Hume), elle serait extrêmement difficile à trouver puisqu'il faudrait de « bons juges » pour la révéler au travers d’œuvres canoniques. Pour faire court et en reprenant la terminologie humienne, je peine à croire qu'il faille avoir un état sain (organes sensoriels qui fonctionnent parfaitement), une délicatesse (pour discerner les qualités les plus subtiles), une longue pratique (pour comparer les œuvres), une absence totale de préjugés, un bon sens (pour « discerner les qualités de forme et de raisonnement »), pour apprécier correctement la valeur artistique d'une œuvre, si jamais cela est possible. Mais alors, pourquoi prendre la défense de Baudelaire ? Eh bien, parce que Baudelaire est moderne, il a fait progresser la littérature. Il a rempli plus que sa simple part d'auteur. Il n'a pas seulement « augmenter » (auteur vient du mot latin augere, augmenter) numériquement le nombre d’œuvres littéraires, il a apporté de la nouveauté, il a ouvert « des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière » (Chateaubriand définit ainsi les grands auteurs dans ses Mémoires d'Outre-tombe). La nouveauté n'est néanmoins pas forcément un renouveau du style ; Christophe André se plaint d'ailleurs de son style pompeux déjà démodé pour l'époque. Ce sont les sujets, les thèmes, qui sont nouveaux. Le procès des Fleurs du Mal montre déjà à quel point les poèmes étaient subversifs à l'époque. Mais je vais revenir sur un poème certainement moins connu que ceux censurés, et qui montre comment Baudelaire exerce son métier de poète. Ce poème, c'est celui qui ouvre les « Tableaux Parisiens » (1861) : « Paysage ». Le voici :

Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.
II est doux, à travers les brumes, de voir naître
L’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes;
Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.
L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre;
Car je serai plongé dans cette volupté
D’évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon cœur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

Selon ce poème, le poète est d'abord happé par le paysage, il l'étudie, comme dans un rêve qu'il ne contrôle pas. Il est passif devant ce paysage animé, qui mobilise et la vue et l'ouïe. Puis le poète s'implique dans le paysage alors que celui-ci se métamorphose : avec l'apparition du toucher (« doux »), le poète entre dans le paysage, et il peut le reproduire, comme s'il avait cerné l'idée même du paysage, qui subit éternellement le cycle des saisons. Ainsi quand vient l'hiver, le poète peut se replier tandis que le paysage estival disparaît. Et c'est à ce moment du poème que l'on constate que Baudelaire travaille beaucoup, il est comme l'albatros en exil, il doit mettre beaucoup de volonté et de lui-même pour « tirer un soleil de [son] cœur », et créer un poème manifestant cette atmosphère qu'il a connu. Baudelaire est un grand poète, parce qu'il a pu créer à partir de sujets inédits, comme ces paysages qui n'étaient pas jugés dignes de la poésie à son époque, c'est-à-dire les paysages urbains, en particulier ici, Paris. Peut-être Christophe André est-il si exaspéré par le mythe du poète maudit qu'entretient Baudelaire parce qu'il ne voit pas le travail que cela lui a demandé de créer ce recueil qui, s'il ne parvient pas à susciter un sentiment de beauté chez vous (par opposition au jugement, selon Hume), vous aura convaincu de son apport à la littérature par son innovation et son côté visionnaire, puisqu'on pourrait dire qu'il a par exemple ouvert la voie bien plus tard à Francis Ponge et son Parti pris des choses. C'est finalement la même démarche : prendre pour sujets des choses jugées antérieurement indignes de la poésie.
Voilà pourquoi il me semble légitime de vouloir défendre Baudelaire comme grand poète français, capable de manifester aussi bien la dualité de l'homme moderne, entre élévation spirituelle et compromission dans le vice, que des paysages urbains.

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